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Chroniques du Non-Faire

LMP, le 14/04/08

Christian nous livre le thème de nos prochains rendez-vous de l'Olympic: "Rien ne vient de rien"

Et San Gredor répartit tout de suite sur "un Rien ne naît de rien! "
Je demande à San Gredor s'il met la naissance comme un défi au néant, comme une sorte d'adversaire viscéral et vital au " rien" que propose Sabas. San Gredor continue sur l'enfantement dans la douleur, sur la création accouchée dans une blessure.
L'être vient bien d'une déchirure, ajoute François.
C'est à l'humain de faire du Néant un Tout, de la déchirure une signature
mais dit Christian quoique que nous nous mettions à créer, à pétrir dans nos vies d'hommes, nous sommes acculés à ce néant qui nous troue et nous encombre.

Je demande à Christian s'il n'envisage pas une brèche, une effraction d'être, de cohésion, quelque chose comme une forme ou une coagulation dans ce "Rien" qui sera notre thème du 5 mai à l'Olympic.
Quelque chose comme un flagrant délit de non-rien, ou d'anti-rien que seraient nous tous, les forçats de la sensibilité, nous dans nos gestes quotidiens.

Duras avait cette belle formule pour un rien qui n'est jamais rien, à savoir : "la vie matérielle". ô combien consistante dans son anodin, ô combien dense dans sa fragile vacuité. Le tout de nos vies habité par ce rien de la vie matérielle, vie des matières, vie de nous dans nos rituels de fous.

N'y a-t-il rien qui monte du rien, rien qui se lève comme un air d'aurore, comme un souffle révolutionnaire, comme un branle-bas de la vie qui (se) démène et (se) fuit?
On parle avec des mots d'hommes, dit Joëlle. Tout ça c'est du vivant qui s'ébruite sur fond de chaos. Et cela fait sens dans le grand maelström des plus riens.

Je repense à une phrase de Miguel Bennassayag:
"Notre travail s’inscrit dans cet effort, effort non de souffrance mais de création, de joie partagée, de vie qui vainc la survie à laquelle le système veut nous asservir »

Toujours la création bée du rien, comme si le rien valait condition vitale d'accession au tonus de vivre.
Aldo Naouri dans ses entretiens sur France Culture expliquait que le petit d'homme doit absolument faire l'épreuve du vivant dans le rien, c'est-à-dire dit-il s'éprouver entre deux satisfactions primaires, ici deux biberons, s'éprouver vivant dans l'attente- même et surtout si cette attente est sans plaisir, ce sera nous dit Aldo Naouri à cette condition que l'enfant s'aguerira et commençera "la formation à la frustration"

Toute l'éducation tente de nous faire des adultes de qualité, cette qualité serait-elle de savoir son néant, savoir que nous sommes sans doute à l'instar du titre de Robert Musil des hommes sans qualité mais que c'est cela opiniâtrement qui fait notre qualité d'être au monde, vivant dans ce trou d'être et saillant de cette béance et tentant toujours en bon personnages Beckettien une remontée, une ossature ou quelque équilibre de "petit corps raide debout", toujours à deux doigts de flancher et néanmoins toujours en train de sursoir à la chute.

Je demande alors à Christian si dans ce chaos génésique, cette matrice d'un rien-tout à scupter s'il n'y a pas une mémoire impersonnelle, celle trans-individuelle, celle qu'on pourrait dire la mémoire de l'humanité qui se creuse et grossit et s'enfante.

Joëlle voit bien que nous dansions la chose en lamentos de femmes ceintes d'un ventre de chiffons qui offriraient leurs parures d'haillons au public telle une création instantanée faite à partir de rien.

Comme un homme qui marche sur le sable et que la mer efface, dont la mer recouvre les empreintes d'homme.
Alors cela me fait songer à la dernière phrase de Foucault dans Les Mots et les Choses
" Si par quelque événement dont nous pouvons tout au plus
pressentir la possibilité, mais dont nous ne connaissons pour
l'instant ni la forme ni la promesse, ces dispositions basculaient,
comme le fit au tournant du 18eme siècle le sol de la pensée classique,
alors on peut bien parier que l'homme s'effaçerait, comme à la limite
de la mer un visage de sable"

LMP, 14 avril 2008, 10h12h,
Violette Villard

Tendre les écarts du Sujet: Le Pari d'une séduction peu banale


"Nos identités sont toujours d'ailleurs", mars 2008

Ce matin nous revenons sur le texte de Christian :
"le je camoufle l'identité" écrit-il,
je lui demande de préciser ce qu'il met sous ce je si loquace,
le je n'est-il pas d'apparat ,
le masque transitoire de nos identités de pas sage
mais sous le masque qu'y a-t-il ?

Des flux d'organes, une grande mêlée de forces,
l'infinie ressource du vouloir-vivre créateur écrivait Nietzsche

L'homme pourrait-il se vivre démasqué
et cela serait-il même viable un homme nu ?
Joëlle rattrape le je au vol et lui adjoint la conscience.
Mais Xavier ne s'y fie guère: - la conscience est toujours opaque.
Faut pas s'y fier. Faut pacifier

Niezsche encore: la conscience, l'intellect un simple organe.
Ce que nous appelons conscience par alibi de survie,
écrit le philosophe dans la Volonté de Puissance
"ce n'est pas un être c'est la lutte elle-même qui veut durer,
qui veut croître et prendre conscience d'elle-même"
Fragment 49 du Livre II, Morphologie et Evolution de la volonté de puissance

A quoi se fier alors?
A quel vecteur de soi,
à quel lecteur de nous
qui assure notre cohésion,
un tant soi peu identique ?

Je demande à chacun de réfléchir sur l'idée de carte d'identité.
- Nos identités sont toujours à faire, répartit Joëlle.
Que vaudrait une identité écrite une fois pour toute?
une identité sans rature sans biffure
une identité sans les scories et les saillies du temps et de la mue
ne serait-elle pas le simulacre suprême ?

vive le caviardage dit l'intrus
entendons le caviar et l'adage
qui mettent du luxe et de la poésie
à nos incarcérations majeures
vive la magie de sortir de son nom
pour happer du geste et de la langue secrète

Xavier remarque qu'il y a de l'idéal et de l'entité dans IDENTITE

et San Gredor cite la mise à mort d'Aragon
où le héros se regarde dans un miroir qui ne lui renvoie que le vide

Tout est vide, clame Brigitte

Et je pense au texte de Baudrillard sur la séduction
au vertige avec le vide dont il dit qu'elle est la grande prêtresse
La séduction est un destin
non point l'anatomie comme l'écrivait le Freud du Malaise
non point l'identité comme le pense trop souvent la psychanalyse
mais cet enchantement des formes des sortilèges et des rituels qu'est
la séduction.

Métaphysique radicale des apparences
Peut-être songe-je serait-il bon d'apprendre à jouer davantage avec
la parure de soi sans y laisser sa peau ni son coeur.

Se parer comme stratégie d'être au monde.
S'emparer de soi tel un gladiateur de son histoire.
Devenir des hommes des femmes d'histoires
Entendez qui se la jouent dans une fiction d'eux-même pour faire la
pige aux anges. Devenir des hommes des femmes historiques plutôt
qu'hystériques. Des mythologues de soi-même toujours en conquête
d'un récit à faire tanguer le réel. Tel danser la structure même du réel
pour retirer à la mort tout mouvement.

Arrêter sans doute de faire l'apologie du
dénuement et de la vérité contre les simulacres.
Devenir à bonne tonique Niezschéen
Savoir jouer d'avec ses doubles disait Sabas en début d'année ,
pour ne point être pris au dépourvu ni par excès de lumière ni par
inflation d'ombres.

Faire un pari dans la ressource de l'autre en soi et de soi dans l'autre
c'est ce que nous avons entendu au Symposium afin que le sujet assume
en toute sérénité ses dé/fis, c'est-à-dire aussi ses absences de foi, ses
propres trahisons d'avec toutes ces copies de lui-même qui ne lui vont
plus .
Savoir porter une histoire du Sujet féconde et miroitante qui n'ait
pas peur de tendre des présences sur des absences, qui sache séduire
l'absence en soi quand elle est solitude sévère et la séduire en présence,
confidence, énigme de l'autre main-tenu comme une alcôve intime de soi,
un inaliénable.

J'ai mis mon masque ce matin, me dit Joëlle.
Je suis heureuse d'être passée par la psy.

La psychiatrie n'est que néantisation, elle n'existe pas continue Xavier
La névrose, la psychose sont des liens avec la lumière.

J'aime cette idée que l'identité soit une traversée
des intensités et des couleurs d'un sujet,
comme une sismographie de soi à vitesse variable.
L'identité a repris du galon lors des actes et travaux de recherche
du Symposium de l'atelier du Non-Faire, ces premiers jours de mars.
Et l'on a pris le pouls d'un Sujet qui a changé.
Et l'on s'est soucié de Nous pour aller mieux
dans la gageure d'un monde résistant


Tour à tour mobile et identique,
cherchant à se déterminer dans un souci de soi
qui laisse l'autre prendre soin du sujet
et vice versa
et qui accueille le sujet dans tous ces virages
qui ne soient pas mirages
" ce que nous appelons le conscient et l'esprit
n'est qu'un moyen et un instrument grâce auquel
ce n'est pas un sujet
mais une lutte qui tâche à se conserver",
faisons nôtre cette phrase de Nietzsche et
continuons le tracé d'un combat !

Violette Villard: Echos du Symposium 2008, 18 mars 2008

 

L'aujourd'hui du désir ? 06/03/08

-L'homme n'est pas encore né pour l'amour, lance Joëlle au LMP.
C'est un beau titre de livre, lui dis-je, mais s'il n'est pas né encore pour
l'amour, pour quoi est-il né ?
De quoi l'homme est-il déjà le bien né, si l'homme n'est pas encore né pour l'amour,
ne faut-il pas en déduire qu'il est prématuré de tout, du tout du réel
et qu'il y va quand même dans la roue du monde écrirait Nietzsche
privé de ce lait essentiel qui le fait humain: la lactance d'amour, mélange
de voie lactée et d'acteur d'amour.

En même temps cette phrase de Joëlle dit la langueur essentielle de la
condition humaine: notre langue d'amour n'est elle pas encore mise au monde
quand on naît -ce qui fait de nous ces irrémédiables veufs, ces inconsolés
d'une perte ante natale.

Pas encore nés pour l'amour, ou pas encore nés à l'amour, pas encore vraiment
vivant, toujours un peu dans cette dé/membre qui fait la réalité lasse et l'attente
impossible de devoir inlassablement reprendre la tâche de fabriquer cet amour qu'on
n'a pas et qu'il s'agit donc d'inventer, de sculpter ex nihilo tels des poètes du désir.

Toute la vie, toutes les rencontres, tous les paroles rien d'autre que des maïeutiques
de l'enfant Eros.
" Il n'est rien de plus simple et de plus humain que de désirer.
Mais pourquoi alors n'osons-nous même pas nous avouer nos propres désirs?
Pourquoi est-il si difficile de les porter à la parole ?..
Le messie vient pour nos désirs . Il les sépare des images pour les assouvir.
Ou plutôt, pour les faire voir déjà exaucés. Ce que nous avons imaginé, nous l'avons déjà eu.
Restent, impossibles à assouvir, les images de l'exaucé.
Avec les désirs exaucés, le messie construit l'enfer, avec les images impossibles à exaucer, les limbes.
Et avec le désir imaginé, la parole pure, la béatitude du paradis."
écrit Giorgio Agamben dans Profanations.

Mais Pierre m'a fait danser, continue Joëlle.
Et je pense à Zarouthoustra et son idéal dansant: allégresse et aisance jusque dans
l'amour du destin qu'il soit feu ou foudre, douleur ou couleur.
Vouloir le tout de ce qui est et devient, vouloir la nécessité
avec une vue d'alcyon, passer du chameau au lion
puis du lion à l'enfant funambule, danseur de cordes.
Vouloir ce qui nous veut, impavide amor fati !

Le pas encore de Joëlle continue sa danse loin dans mes yeux et je le retrouve sous
la plume de Jacques André dans son texte Les Folies minuscules.
Que demandons-nous toujours à l'autre qu'on aime,
un encore de temps avec lui,
un encore volé à l'avenir ou au passé
pour mettre le présent en perspective.

Un encore qui féconde toute l'attente d'un aujourd'hui.

Si l'homme n'est pas encore né pour l'amour,
l'est-il davantage pour le temps?
L'homme est-il né au temps, à temps ? Bien entendu que non.

Et pourtant. Pour le temps, à la question d'un journaliste qui lui demande
Où en êtes-vous? Michel Foucault avec son habituelle sagacité a cette répartie:
-Où je suis ? Je vous répondrai : Aujourd'hui!
Le rôle du philosophe n'étant plus, loin s'en faut, d'être le théoricien de la totalité
mais le diagnosticien d'aujourd'hui !

Violette Villard
LMP, Mars 2008

Suite à la soirée du Kino Klub du 4 février 2008, Ciné 104 104 av Jean Lolive 93500 Pantin

FERNAND DELIGNY
Le moindre geste

Sandra (stagiaire éducateur spécialisé)

Que reste t il de ce film non pas vu mais vécu bien au-delà de cette projection.
Il existe des premières fois.
Celles des sens.
Je me souviens exactement du lieu, de la personne assise à côté de moi, de ce que je lisais en attendant les premières images, de fragments en noir et blanc, de malaise diffus, de mise en condition passive contre laquelle je hurle mais qui reste chuchotement.
Il a existé une première diffusion du Moindre Geste à l’Espace St Michel il y a quelques années passée complètement inaperçue. Les projections « nues » sont de toute façon rares puisque étouffées. Ce même cinéma audacieux qui programmait dernièrement La vie est une goutte suspendue de Hormuz Kéy, en marge des circuits superproduits, ne se révèle qu’à ceux qui gardent les yeux grands fermés.
Initiateur de réseau, créateur de circonstances d’aucuns voient en Fernand Deligny un pionner de l’éducation spécialisée d’autres un homme de contours, homme de l’ombre, homme de voix.
Je me souviens qu’en débutant ma formation d’éducateur spécialisé (comme le terme est pompeux et vide de sens car spécialisé en rien justement) j’avais ces quelques lignes en tête:
« Educateurs qui êtes vous ? Formés, comme on dit, dans des stages ou dans des cours nationaux ou internationaux, instruits sans aucun souci préalable de savoir si vous avez dans le ventre un minimum d’intuition, d’imagination créatrice et de sympathie envers l’homme, abreuvés de vocabulaire médico-psychologique et de techniques esquissées, on vous lâche, pour la plupart enfants issus de bourgeois, encore tout encoquillés dans vous-mêmes, en pleine misère humaine. »
La réalité d’une formation en école sociale je n’ose à peine la décrire tant elle défigure. Transmission de savoir, rapports hiérarchisés, uniformité du langage, réflexions aseptisées. Je me souviens de ce cours sur la Loi du 02 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico sociale où enfin l’usager était placé était au cœur de son projet, acteur de sa prise en charge. Mais qu’en est il justement dans les institutions en particulier du désir de ces gens là ? Sont ils réellement entendus ?
D’errances circulaires en force centrifuge, d’incessantes répétitions en tranquillité vacillante Deligny nommait ça l’Agir pour Rien.
Les enfants accueillis à la Grande Cordée (lieu de vie situé dans les Cévennes) explorent le vaste champ des possibles, libérés des milieux fermés dévorants. « C’est pourquoi il faut fuir la réussite de l’institution car elle ne peut qu’être répressive et conforme à l’ordre bourgeois et à la morale bien pensante. Récupérée, la réussite se retourne en contrainte et va servir de justification à l’immobilisme.»
La tentative de Deligny est un rassemblement de personnes en recherche d’un projet fondé dans un commun rejet des institutions d’enfermement et des institutions hiérarchiques, mais aussi des traitements médicamenteux et de toutes les mesures qui consistent à faire du symptôme vital une erreur temporaire qu’on peut faire disparaître rapidement.
S‘échapper de cette salle du Ciné 104, nous fûmes plusieurs à le faire, à chercher une nouvelle respiration, des vagabonds d’âme l’espace d’un instant.

Le 8 janvier 2008

FRANCE CULTURE - DOCKS

Ecoutez l'émission

Le 4/12/07, des dires et des tendances

J’écoute hier soir Nicolas Grimaldi sur France Culture,
il parle en poète de la musique de nous, du tempo de nos
âmes. L’être est tendance, dit-il et cela sonne comme une
allure, toujours l’être tend à croître, persévérer, continuer,
toujours le féroce appétit de tenir, je me demande si transposé
dans le domaine de la psychiatrie, nous pourrions dire que même
le délire la folie sont une tendance de l’humain dans l’égaré et l’écartelé,
une tendance qui ne va pas dans le bon sens si tant est qu’il existe.
Mais quel est le bon sens, est-ce un sens que l’on fonde après exercice de raison ou est-ce un sens commun peu fiable au demeurant ?

Crois-tu que les autres aient le souci du grave, le sens aigu de l’anodin, crois-tu
que les autres aient le sens des extrêmes, demande Vincent. Crois-tu que le bon sens soit dans la solitude du cœur ?

Christian dit bien que nous avons tous la même ligne, la même très fine,
un filet qui nous mène au mourir et tous embarqués nous allons bon ou
mal dans cette tendance qu’est la vie à se maintenir. Quand cela déraille-t-il, quand cela ne s’y tend plus, est-ce à trop foisonner est-ce à trop s’isoler ?
Comment rester robuste dans les précaires attentions de la vie au réel ?

Dans cette tendance, Grimaldi mettait l’attente, nous sommes des tendances
sans cesse pris dans l’assaut de l’attente. L’attente notre dévastation, écrivait Heidegger. L’attente notre conscience. Savoir l’acheminer, se placer à la racine des temps qui montent et nous font sentir l’épaisseur d’une durée. Musique des racines. Euphorie des avenirs.
Savoir produire son attente comme on travaille au reste, travailler l’attente comme un concret, comme un univers en soi, celui de toutes nos fluctuations de tous nos rebrousse-poil, de tout ce qui vient nous pousser en avant en même temps que nous pétrifier à mort. A tendre : recueillir le tendre dans toute sa souplesse et la tension dans toute sa délicatesse. Attendre : savoir faire le tendre en soi. Savoir faire l’autre tendre. Conquête des patiences. Lutte au sommet des
Impatiences.

Fragment 268 du Gai Savoir, Qu’est-ce qui rend héroïque : S’avancer simultanément vers sa plus haute souffrance et sa plus haute espérance.

Savoir parfois ne pas bouger, ou bouger comme une sentinelle, faire le guet des temps qui nous encombrent pour médire les mollesses, les inerties et se mettre à l’œuvre, au dire des vitesses, des courants, s’atteler à l’attente en toute impatience avec hardiesse et héroïsme . Sans doute savoir attendre, s’attendre au même titre qu’attendre l’autre, le cours de l’autre c’est la seule course de fond de toutes nos existences. Ultimité. Extrême urgence. Réconciliation des tempos. Ecouter, parler, écouter la parole parler, écouter l’attente se dé-tendre, faire le vivant dans tous les laps, les blancs, les ascèses de soi en suspens, venir partager les pas de nos parenthèses, les frénésies de nos haltes, transfigurer à foison l’attente en suspense, devenir des enquêteurs du temps, un atelier de philosophie qui serait un atelier des dires, c’est le nouveau nom que propose Christian pour ne pas se laisser violenter par la lourdeur des concepts.

Toujours se tenir aux aguets du mouvement de la pensée, toujours suivre l’attente des courants et accompagner la valse des idées tel un danseur de cordes, tel un jongleur d’élan.


Atelier Z, 10-12h,
vv

 

ROMA

Rome ville ouverte. Ouverte aux caprices, au vent, aux touristes de toutes régions, de tous pays. Première fois que je foule ton sol. Aucune idée préconçue, seulement que tes habitants ont le verbe haut. Ils ont dans leurs paroles et dans leurs gestes, la chaleur de la Méditerranée et aujourd’hui le soleil inonde la ville, réchauffant les corps et les cœurs.
Petite partie de footballs improvisée. Nos corps n’ont pas touché une balle depuis des lustres et nos gestes sont parfois imprécis, mais l’enthousiasme est là tous voulons du beau jeu. Rome tes monuments depuis la louve antique jusqu’à tes équipes de football, la Lazio et la Roma qui toutes les semaines ses habitants se passionnent pour elles.
Et puis hier, un magnifique spectacle. La salle s’est remplie, les lumières se sont éteintes, un écran diffusant des images subaquatiques d’une eau bleue remuante et tes enfants déshérités nous ont fait admirer un ballet de fauteuils roulants. Des costumes de toutes couleurs, de toute beauté.
Pour quelques uns d’entre nous la langue était une entrave. Mais les intonations, les gestes, les remous ont fait vibrer nos cœurs. Des personnes qui nous font parfois détourner notre regard, ont su gagner notre estime. Une histoire entre Ulysse et Shakespeare ai-je crû comprendre. .. Toutes les personnes sur scène se sont surpassées pour nous surprendre. La preuve, les scènes étaient entrecoupées d’applaudissements nourris et mérités. Ces handicapés ont droit au meilleur de notre part.
Rome ville ouverte ne te referme jamais.

Richard 08-11-2007

 

ANF le 15 septembre 2007

Alerte à l’opinion : une alternative en danger !

L’Atelier du Non-Faire (ANF) lieu d’expression artistique destiné à la prévention, au soin et à la réhabilitation des personnes atteintes de troubles psychiques est menacé.
La situation s’est durcie ce week end lors des journées européennes du patrimoine où l’EPS de Maison Blanche a donné un avis défavorable à la participation de l’ANF aux journées du patrimoine
L’ANF a été créé par Christian Sabas, infirmier psychiatrique, en 1983, au sein du bâtiment 53 de l’hôpital psychiatrique de Maison Blanche, sis à Neuilly-sur-Marne.
L’Atelier du Non-Faire propose un accompagnement des patients vers leur propre autonomie, une réappropriation d’une identité autre que médicale. L’ANF travaille depuis 25 ans à une alternative à la psychiatrie lourde.
En plein débat sur la validité ou pas des hopitaux-prisons et dans une société qui ne cesse de se chercher des alternatives à l’internement ou à l’enfermement, il est à déplorer que lorsque cette alternative existe depuis plus de vingt ans et avec brio on s’évertue à la museler ou à l’annihiler.
L’association de l’Atelier du Non-Faire et le GEM des amis de l’Atelier du Non-Faire se mobilisent et font appel ce jour à l’opinion publique pour défendre les droits des usagers et la préservation de l’Atelier du Non-Faire.
Ce lieu d’activités (peinture, musique, écriture) auquel participe chaque jour une trentaine d’usagers est aujourd’hui depuis la fermeture progressive de l’hôpital de Maison Blanche en sursis d’existence.
C’est toute une éthique, toute une démarche qui sont mises en péril.
En effet la politique de délocalisation du site hospitalier de Neuilly-sur-Marne prévoit la redistribution des différents services de soin dans des secteurs parisiens sans prévoir une décision officielle concernant le statut et le devenir de l’Atelier du Non-Faire.
Ce parti pris manifeste clairement la négation de la valeur artistique de l’Atelier du Non-Faire dont le patrimoine comporte pourtant des milliers d’œuvres de patients qui depuis 1983 y ont laissé la trace et l’empreinte de leur humanité.
Dans ces conditions, la Direction de Maison Blanche ne donne aucune assurance quant à son engagement dans la garantie d’une conservation de l’Atelier du Non-Faire. Cela signifie-t-il que le patrimoine de l’Atelier du Non-Faire est voué à la caducité ? Par delà la symbolique que représenterait la destruction d’un tel lieu, se posent de prime abord les enjeux éthiques que l’Atelier du Non-Faire incarne.
Le pavillon 53 de l’hôpital psychiatrique de Maison Blanche ne peut-il être préservé en tant que lieu classé patrimoine culturel et artistique ainsi que la ville de Venise l’a institué pour son asile de l’île de San Servolo, reconverti en Musée de la Folie recluse?

violette villard, Atelier du Non-Faire 10/09/07

Le 10/09/07, Le double et ses autres, Double y es-tu ?(2)


Je ne sais comment nous sommes passés de l'aléa au double.
Mais ce matin au Lavoir Moderne Parisien, voilà que le double
nous prend au dépourvu d'une parole sur lui. Alors nous y allons.
Christian en première ligne suivi de près par Joëlle: c'est elle qui
déclare :- mon double je lui fais un pied de nez.!

Brigitte parle d'initiation, comme d'un chemin qui irait vers le
dévoilement des doubles.
Sans doute le double ne se laisse ni attraper ni cerner si vite.
Sans doute va-t-il s'agir à chaque seconde de savoir s'y prendre
pour ne pas trop pâtir de nos doubles quand ils prennent le dessus
et nous emportent loin de ce que l'on croit être (soi).
Nous sommes embarqués, disait Leibniz, le tout est de continuer
d'avancer parmi les remous dans les vagues et les ressacs sans faire naufrage,
sans trop laisser nos doubles nous couler, sans trop y laisser sa peau de sujet.
Travail d'intronisation de ses doubles, cérémonie d'investiture
et de déclaration: dis-moi quels sont tes doubles, je te dirais qui tu es!

De fait faut-il déjà savoir le reconnaître comme son double cet autre si
peu séant parfois, faut-il déjà l'inviter chez soi à partager les vivres de son moi.
La chose n'est pas aisée, Laplanche dans son livre Entre Séduction et Inspiration:
l'homme, rappelle cette phrase de Freud, le moi est juché sur un attelage qu'il ne contrôle pas.
C'est dire à quel point la tenue de soi, ce qu'on appelle drôlement "un moi",
va ressortir de la haute voltige et du savoir jouer avec son/ ses doubles, avec
toute la floraison de nos altérités. Le jeu en vaut le pari afin que ce que l'on
nomme « un moi » ne soit pas purement et simplement un imposteur !

Toute une vie d'apprentissage à l'unité, à la voluptueuse cohésion
ou dû moins "s'apprendre à être moi" écrivait Montaigne, s'apprendre
la courtoisie de ne plus avoir peur des éparpillés de soi, des autres qui sont en moi.

Dans son livre Au commencement était l'amour, entre psychanalyse et foi, Julia Kristeva, propose la psychanalyse comme l'avènement d'une humanité adulte où écrit-elle :
"La découverte de l'autre en soi m'établit d'abord en moi-même...
Je m'ouvre alors aux expériences multiples de la rencontre
devenue possible avec mes semblables, mes différents"

Christian avance que l'acte de création permet cet advenir d'un moi réconcilié
avec ses autres, c'est toujours avec son double que l'on se débrouille dans le geste
qui nous porte à l'empreinte et au dépouillement, au lancé de soi dans la toile par
exemple. On se joue d'un autre sur cette scène qui l'autorise, celle de la création.
Et l'on refait à chaque toile du vivant, de l'être aux aguets qui rafistole le tissu démembré de ses bouts inertes.
On est beaucoup face à la mort dans sa vie, ajoute Christian, ne serait-ce que parce qu'on n'a pas choisi d'être là, parce on n'a pas décidé ce qui nous arrive, ça bat à notre âme du côté du mou, de l'informe, de l'inanimé, pas facile de rapatrier du temps fébrile, frivole, du temps qui serait la vie même dans son mouvement souvent dérisoire mais jamais figé, pas facile d'intégrer comme un processus
physiologiquement interne au vivant les doubles pâles, moribonds, les doubles dépressionnaires de soi.
Et pourtant dit Christian si nous faisions avec la dépression comme avec une catastrophe naturelle, si nous la remettions à sa place dans l'ordre naturel des choses, c'est-à-dire si nous comprenions la dépression dans l'ordre des choses de la nature tel un séisme qui bouge la géologie des êtres mais n'est pas extérieur au vivant, nous saurions beaucoup mieux y faire, c'est-à-dire la vivre comme un instinct frauduleux de conduite, quelque chose qui certes fausse notre perception et prive de la joie mais n'en est pas moins une conduite vitale.

Brigitte plaisante avec cette figure du double que serait dans nos sociétés la dépression, la déprime, surtout dit-elle ne pas faire de sclérose sur place. Selon elle c'est le regard social qui nous force à nous affubler de mauvais doubles, des doubles d'apparat, des ronds-de-cuir de la grande supercherie de l'économie politique.

Certes si nous pouvions avoir cette vision presque vitaliste de nos doubles tristes, nul doute que nous serions en voie d'une sagesse, celle d'un apprendre à mourir, celle d'une initiation à ne jamais perdre de vue que le double ultime de la vie sans doute est la mort et que l'on s'y attelle à chaque maillage du temps avec plus ou moins de peine ou de panache.
La mort vient frauder la vie à chaque perte,
je meurs à chaque instant surenchérit Brigitte,
tu exagères lui lance Joëlle moi j'explose à chaque
minute et je me recompose immédiatement, ainsi je meurs jamais!

Joëlle n'est pas d'accord avec l'idée que le double révèle une quelconque vérité sur soi, c'est plutôt dit-elle une illusion, l'indice d'une erreur, l'illusion de l'ego.
Le double ne serait-il qu'avatar d'un narcissisme avide ou au contraire le double aurait-il la mission secrète de mettre à nu notre vrai moi? Même Socrate invoquait la voix de son daimon pour accoucher les âmes. Que penser de cette référence au démon de Socrate dans le travail patient de la raison auquel sa dialectique nous convie?

San Gredor voit bien que l'ombre du voyageur dans le Zarathoustra de Nietzsche est une figure du double du philosophe. Puis je ne sais comment voilà que Brigitte et Joëlle concluent que le seul double véridique c'est le placenta. Qu'il y a des rituels pour l'enterrer dans certaines civilisations, des rituels où les mères
le mangent. Mes morts sont mes doubles, je les transporte avec moi, ainsi personne ne meurt et la vie redouble. Et puis si l'on a fait le travail, la mort n'est plus à craindre tellement on l'a mise au labeur.

Xavier évoque le rêve, peut-on dire que nos rêves nous doublent ? De quelle vie sont-il la révélation, l’incarnation ?
Brigitte y voit la prise de pouvoir du végétal ou du calcaire.

Jacques intervient en se levant: - de toute façon personne ne nous dit rien on nous ment alors les doubles comment savoir ?

Je me demande si cette notion du double donne à nos vies une possibilité de s'échapper, si l’aventure métaphysique du sujet n’est pas dans cette grande évasion, à moins que ce ne soit une grande illusion, le théâtre et son double, nous y revenons sans cesse, la vie et son trouble, je me demande si finalement cela aurait une pertinence de trahir son double ou bien serait-ce cela qui serait une dérive.
Peut-on doubler son double dans une volonté de maîtrise de soi ou bien s'agit-il de savoir l'intégrer, l'aimer, l'inviter avec bienveillance à continuer de nous accompagner sur nos chemins de partage ?
Vivre avec son double pour revenir au sujet, dit Christian, vivre avec l'autre pour être capable de vivre avec soi-même en comprenant que soi c'est aussi l'autre et que nous pouvons en paraphrasant Descartes revisiter son cogito ergo sum, d'un Je double donc je pense!

Lavoir Moderne Parisien, 10-12 am, 10/09/07
violette villard

5/09/2007, l’aléa et la chose fluente1

L’aléa c’est le thème proposé par Christian pour le 24 septembre, à l'Olympic café, siège des rendez-vous rituels du Non-Faire.
Je l’interroge. D’où lui est venu l'aléa.

D'où ça vient un mot pareil, est-ce aléatoire de penser faire de l'aléa la matière de nos vies, la racine adéquate celle qui dira la sincérité de ce que nous sommes, nous les humains précaires, nous les êtres de bric et de broc, nous les hommes aléatoires.
- Homme allez à toi, c'est ce que je me dis dans ma rêverie en Aléatoire Land.

Je lis beaucoup, dit Christian, ils en reviennent tous au hasard, à l’aléa.
- Comment le prends-tu, lui dis-je.
Il y a tous ces écrits de ceux qui sont passé, les écrits laissés pour morts dans l’atelier et qui presque tous posent lancinante cette question : pourquoi moi ? Pourquoi 30 ans d’internement, pourquoi ça m’est arrivé à moi et pas à mon frère, à ma mère, pourquoi l'aléa de la folie est tombé sur moi et pas sur l'autre et l'autre il l'est aussi "aléatoire de folie" ou bien son statut d'autre lui confère-t-il l'impunité?
- Fou aléatoire, ça existe ou pas comme catégorie de l'identité?
San Gredor lance qu’il y a quelques années il a remplacé le péché par l’erreur.
On ne le comprend pas forcément quand il lance sa phrase.
Je dis : cela a-t-il correspondu à une perte de foi ?
Il répond que oui. Quand il a perdu la foi, il a remplacé le péché par l’erreur.
Plus de fautes commises, plus de salut espéré par la rédemption, nous sommes toujours déjà sauvés ici-maintenant, c'est cela l'aléa!
Un humanisme sans Dieu, un humanisme sans la gloire du rachat, juste comme l'écrivait Montaigne vivre à propos avec nos pertes et nos fracas, nos aléas et nos pancréas, peut-être ni plus ni moins vivre à hauteur d'organes avec une âme qui fait baromètre de temps en temps quand elle peut ajuster.
Visière et viscères dans le même bain celui de l'aléa qui fait l'homme malgré lui.
Christian repart sur l’inorganisé, le chaos, le primitif qui organise nos vies et qu’on ne laisse pas justement parler, qu’on fait tout pour faire faire. L’impermanent, le fluctuant, la perte de soi dans le hasard, pourquoi ne pas se laisser hasarder et séduire par le hasard?
Faire du hasard notre bel amant, se peut-il que l'amour soit aussi enfant des noces de l'aléa et de l'issue. N'est-ce pas cet aléa nervure intime de chaque situation qui pousse à la fabrique inlassable d'un comment s'en sortir, d'un comment survivre et éclaire les ressources d'une inaltérable ingéniosité jongleuse et amoureuse?
Il ajoute qu’il faut accepter de ne pas tout contenir, accepter cette perte dans le hasard, qu’il est temps dans cet accueil ou consentement à l'aléa de se récupérer par après.
San Gredor un peu plus loin lit ses Métamorphoses d’Antigone, une pièce qu'il va nous faire jouer à l'Olympic café.
Il dit que c’est un dialogue entre le temps et l’espace. Antigone y relie l'ancien et le post-moderne.
Je lui demande s'il l'a conçue comme une dissidente, une révoltée de l'aujourd'hui, il me répond qu'il la voit plutôt comme une mutante, une figure penchée sur l'archaïque et béante de devenir.
Nul doute que l'Antigone de San Gredor a la promesse d'une élancée. Peut-être l'élan est-il le meilleur as/saut face à l'aléa. Juste bouger son corps d'un cran, d'un bout de peau, de muscle, de sueur vers l'énergie de la situation.
Entreprendre une guérilla sur place, dans le champ de bataille de ses veines, de sa lymphe, de son cœur et de là prendre l'aléa à bras la chair. L'incarner. Transfigurer l'aléa en élan, sera-ce une des voies de la Métamorphose de la tragique Antigone? Nous y reviendrons en Novembre lors des représentations du texte de San Gredor.
Jacques est resté à la peur. Aux autres qui ont peur de toucher.
A la concentration qu’il a dû s’efforcer toute sa vie de mettre pour survivre à toute cette peur.
Pendant que Jacques s’est levé, Xavier dit que la peur ça passe par la rate et le foi, c’est une peur d’organes.
J’annonce France Culture, une prise de son des dialogues des non-fairistes, des textes lus par chacun.
Jacques me demande ce qu’il dira lui. Je lui répond : tu diras Toi, tu feras toi-même.
- Comment je peux être moi puisque je suis double?
- Et bien tu feras le multiple, tu ne seras pas éloigné de Montaigne en ce sens qui parlait de son moi comme d’une chose fluente.
- Fluente c’est quoi ?
- C'est le flux de l'aléa, c’est à cela que nous sommes voués, des choses aléatoires et cependant doués d’absolu. Des choses précaires et cependant doués d’éternité.
Des choses finies et cependant doués de transgression.
Et si l'aléa c'était la possibilité d'un franchir les stigmates de soi.
A voir

Atelier Z, 10h-12am, 5/09/2007
Violette Villard

 

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